ROSE PEAU PROSE COUPEROSE

   Plutôt que de parler de « mon travail », je parlerai de ce qui, moi, me travaille ; ce dont « mon travail » est plutôt l’effet. 

   L’image.

   L’image c’est un événement. Il arrive à quelqu’un que quelque chose l’attrape par ses yeux; et il ne savait pas, l’instant d’avant, qu’il serait à regarder, là, maintenant, ce qu’il regarde. Qu’est-ce qu’il regarde ? Il regarde ce qu’il voit, parce qu’il ne le voit pas. Ce qu’il voit, il ne le voit que soudain, comme le signe plutôt qu’il est là à voir. 

 

   Soudain l’image. C’est un temps. Plus qu’une affaire d’espace, c’est l’affaire d’un temps. Il y a arrêt sur image : quelque chose ouvre soudain mes yeux comme la blessure par où mes yeux voient.

   L’image survient comme quelque chose qui coupe. De se présenter de face (c’est sa force), elle dissimule son biais, sa tranche, son tranchant. C’est l’histoire d’un couteau qui ne dit pas qu’il est un couteau : ce qu’il laisse venir se refléter sur le plat de sa lame nous aspire hors de nous par nos yeux, nous coupe de nous, nous sépare de ce que nous étions l’instant d’avant. Devant l’image nous ne sommes plus, de ce que nous étions l’instant d’avant, que le reste. L’image est venue boire à nous par nos yeux. Voilà ce qui la remplit de sa présence : elle est la part perdue de nous-même qu’elle vient boire à nos yeux. L’image est la représentation de cette part de moi qui migre en elle. Et ainsi m’apparaît-elle, elle, comme l’Une, et je ne suis plus, moi, devant elle, que tombé… amoureux ?  

   Quelque chose comme l’image de mon corps est passé de l’autre côté du bord qui limite mon espace, dans l’espace de l’image ; et je suis ici, dans mon corps —  comme ce qui reste sur le carreau  —   la passion de l’image.

   Nous hélons, mandions dans l’image, la chose dont nous sommes devant elle le désert… le désir.

   Je cherche un biais dans l’image (celui dont l’image est précisément la dissimulation) pour la saisir, et la ramener, plus réelle qu’elle n’est, dans l’espace où je marche. L’idée s’impose à moi qu’une image pourrait être ici la chose dont elle est, là, l’image — ? — On peut faire l’image d’une chose ; peut-on produire la chose d’une image ?

  

   Il y a la trace vivante en moi d’une chose qui saisit mes yeux avant que je ne dispose du nom pour la réduire à elle. Une image erre en moi, sans nom ; et mes yeux sont, vides d’elle, le lieu de cette image : ils l’appellent. Ils l’appellent, mais, privés du nom par lequel cette image pourrait s’appeler, ils l’appellent « beau ». Beau, c’est le nom d’une chose dont on ne peut dire le nom.

 

   J’essaye de faire franchir à l’image le bord qui sépare mon espace du sien. Idée qu’une image ou une chose pourrait apporter au milieu de tout ce qui s’appelle, la présence d’un nom silencieux dans lequel tous les noms, un temps ne seraient plus que leur levée.  

 

Image, anagramme de « magie ».               

 

 

   La dignité d’une chose ou d’une image (…et d’un être), c’est qu’il soit là devant moi, comme un inconsommable. Produire des images ou des choses qui seraient l’objection à ce qu’on puisse les réduire à leur valeur de consommation. L’œuvre d’art serait cette chose qui ramène à la surface, comme une brèche dans la valeur d’échange des choses, des êtres et des significations, leur valeur d’usage.  Le sens d’une telle chose c’est qu’elle nous convoque au-delà du sens à quoi nous sommes portés à la réduire.

 

 

 ROSE-PEAU-PROSE-COUPEROSE

les éléments issus du cycle ici présenté sont le résultat de prélèvements de peaux d’images de corps telles que les publicités nous les affichent, ou telles qu’on peut les trouver sur internet. L’ordinateur me permet, par la duplication de ces fragments, en les recollant à eux-mêmes, la production d’images ou d’objets qui donnent du corps un rythme, une vibration, une présence qui, déshabillée de sa forme est un rêve impossible. Je cherche, à partir de ces images de corps, le rêve d’un corps tel qu’il me hante.

   Partant de cette évidence que je ne vois pas ce que je vois, je cherche, dans cette série de travaux  —  ce qu’évidemment, je ne m’explique qu’après coup  —   à donner corps à ce que mes yeux voient, à incarner ce qui me les ouvre.

   Il ne s’agit plus tant de produire l’image d’un corps auquel je pourrais m’identifier, que d’identifier plutôt mon désir dans la présence de quelque chose au sujet de quoi Freud aurait sans doute parlé d’« Unheimlich », terme que l’on a traduit par « l’inquiétante étrangeté », et que je me plais à traduire, moi, par l’« l’infâmilier ».

 

                                                                   Benoît Félix, avril 2006